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La naissance d’une merveille – Part one

Jeudi soir dernier, c’était le grand jour. Celui où j’allais rentrer à la maternité pour mettre mon Petit pois au monde.

La journée fut longue. Préparation de la valise (déjà faite mille fois). Un peu de ménage pour ne pas accueillir le bout de chou dans la crasse. Une dernière douche en amoureux. Beaucoup de stress.

A 22heures, nous voilà devant la maternité.

Une sage-femme nous accueille. Elle nous conduit à la chambre. Nous nous installons et elle me demande de m’allonger pour procéder à un premier monitoring ainsi qu’à un examen « classique » pour voir la maturité du col.

Les nouvelles ne sont pas encourageantes. Mon col s’est rallongé depuis mardi. Il est moins favorable. Mais, le bébé va bien.

On me pose un premier ovule d’hormones, censé activer le travail. Puis, Monsieur le Rond est invité à rentrer dormir. Rien ne devrait se passer avant le matin. Mais, la séparation est rude. Je n’ai pas envie de rester seule. Monsieur le Rond attend que je sois sur le point de dormir pour rentrer.

Mais, moins de deux heures après, la douleur me réveille.

Pas de contractions douloureuses, non. Mais, un dos en bouillie. Impossible de trouver une position confortable. Je fais des aller-retour dans le couloir en espérant que cela passe ou que le travail se mette vraiment en route. Avec un mal de dos pareil, je ne pourrai jamais accoucher.

La  nuit s’étire lentement. Je me sens déjà épuisée et les choses sérieuses n’ont même pas encore commencé !

Six heures du matin, l’infirmière me propose de procéder à un nouveau monitoring. Bébé va bien. Je téléphone à Monsieur le Rond. Je n’ai pas envie de rester seule plus longtemps. Il se lève, boit un café et prend la route immédiatement.

Je ressens des contractions de plus en plus fortes mais très gérables.

On examine mon col. Pas de changement. Je fonds en larmes. La sage-femme tente de me rassurer. Il ne s’est pas dilaté, mais, elle a l’impression de sentir mieux la tête du bébé, ce qui implique qu’il s’est un peu affiné. Mais, il est encore « antérieur », donc, l’accouchement n’est pas pour l’heure.

Monsieur le Rond arrive au moment où on me pose un second ovule. Je somnole dans ses bras, au rythme des contractions de plus en plus douloureuses mais anarchiques.

Le petit déjeuner arrive. Je mange quatre tartines à la confiture. Je me force un peu. J’ai peur que mon prochain repas soit lointain.

A 10 heures, on nous propose d’aller en salle de travail. Je découvre le lieu où je vais passer les prochaines heures les plus douloureuses de ma vie. La salle est accueillante, la baignoire a l’air assez large pour que je puisse m’y prélasser, et le personnel est adorable.

On examine à nouveau mon col. Il s’est enfin dilaté. D’un demi-centimètre. En 4 heures. C’est pas gagné. M’enfin, c’est déjà ça de pris.

On me pose un monitoring mobile. Je pourrai bouger autant que je veux sans que l’on perde le contrôle du bébé.

Je me berce au son de son rythme cardiaque. Petit pois est un exemple de zénitude. Il n’a pas l’air de souffrir.

De mon côté, les contractions augmentent d’intensité. Je commence à ressentir le besoin de souffler lorsqu’elles se manifestent. Serrer les dents ne me suffit plus à les gérer.

On refait un examen à 11 heures. Mon col s’est encore dilaté. D’un centimètre cette fois. A raison d’un centimètre par heure, je calcule que j’en ai encore pour plus de sept heures.

J’ai peur. Sept heures, c’est long. Aurais-je le courage de tenir si longtemps ?

A midi, on reprend ma tension. Elevée. On regarde le col. Peu d’évolution.

L’équipe s’interroge. Au vu des résultats de la dernière échographie, de ma tension, de mon obésité et d’autres paramètres, ils estiment qu’on ne peut pas faire durer ma grossesse plus longtemps. Il faut accélérer le travail. D’autant que je maintiens ma décision : pas de péridurale. Or, ils ont peur que s’ils attendent plus longtemps, je ne tienne pas la route.

Deux choix s’offrent à moi : une perfusion d’ocytocine ou percée de la poche des eaux. Mais, la perfusion n’est absolument pas envisageable. Si je refuse la péridurale, c’est parce que je ne peux pas supporter une perfusion dans mon bras.

Une sage-femme propose alors de me faire avaler des pilules d’ocytocine. C’est moins efficace que la perfusion, mais, ça ouvre les possibilités.

Ma gynécologue arrive à ce moment-là.

Elle me propose de choisir plutôt la percée de la poche des eaux. Ça accélèrera le travail de manière plus naturelle que les hormones de synthèse.

Je suis terrifiée. Si l’on perce, il n’y aura plus de retour en arrière possible. Petit pois verra le jour aujourd’hui, et je ne sais pas si je suis prête.

Je pleure dans les bras du Rond qui me réconforte comme il peut. Puis, la sage-femme rentre dans la salle et m’installe sur la table d’examen. Elle sort le matériel pour percer la poche et mon angoisse monte en flèche. J’ai une phobie des actes médicaux intrusifs (comme la perfusion). Et l’idée qu’on m’insère un machin pour percer la poche est difficile à gérer pour moi.

On m’assure que le bébé ne risque rien. Que je ne sentirai rien non plus. Elle se lance. Un flot d’eau jaillit de mon entre-cuisse.

La sage-femme sort de la salle. Pour elle, une simple routine. Pour moi, c’est plus que ça. Je suis morte de terreur. Je vais mettre mon bébé au monde et je ne me sens pas prête. Mes larmes ne se tarissent pas. Monsieur le Rond cherche les mots pour me rassurer.

Une sage-femme rentre dans la salle en entendant mes sanglots. Elle s’inquiète. Monsieur le Rond lui explique que j’ai seulement un moment d’angoisse. Elle reste un peu et me pose quelques questions. « Etiez-vous d’accord pour qu’on vous perce la poche ? ». Je me rends compte que non. Je n’ai pas manifesté mon accord. Je n’ai pas refusé non plus. Je me suis laissée faire. Et maintenant, c’est trop tard.

Mais, Monsieur le Rond rationalise. Petit pois a besoin de sortir et moi, j’ai besoin d’être soulagée aussi. On a fait ce qui est le mieux pour nous deux. Quant à ma crainte de ne pas être prête, il me rappelle que je ne serai jamais seule. Qu’il sera là dans mes moments de faiblesse et que tout ira bien. Je ne suis pas ma mère. Il n’est pas son père. On va être des parents, tous les deux, et on fera du mieux qu’on peut.

Il calme enfin mes angoisses. Les contractions s’intensifient encore.

Après deux heures, on regarde mon col. Ca y est. Les choses sérieuses commencent. Mon col est dilaté à 5 centimètres. L’équipe m’assure que le plus long est passé. Je m’accroche à cet espoir.

La naissance d’une merveille – Part two

La naissance d’une merveille – Part three

Journal de grossesse – M-1

Cher Petit pois,

Voilà déjà 8 mois que nous partageons le même corps.

8 mois ! Tu te rends compte ? C’est beaucoup et peu à la fois. Pour toi, c’est énorme : c’est toute ta vie.

Tu prends désormais beaucoup de place à l’intérieur de mon ventre. Mes collègues me font remarquer que mon bidou s’agrandit à vue d’oeil. Je t’avoue que d’ailleurs, je suis désormais incapable d’enfiler mes leggings qui m’ont pourtant tenu jusqu’ici avec largeur. (Tu remarqueras que j’ai eu la brillante idée de commander par correspondance des pantalons de grossesse pile poil avant de ne plus avoir de pantalon à mettre ! Ca c’est du flair de Ronde, Petit pois !).

Durant ces 8 mois, tu as du ressentir beaucoup d’émotions de ma part. Tu apprends, petit à petit, que la vie est faite d’émotions plus ou moins agréables. Ce n’est ni bien ni mal. C’est la vie, tout simplement. Parfois, je me culpabilise de pleurer ou de me sentir mal. Puis, je me rappelle que tu n’y mets pas encore de sentiments négatifs ou positifs et que ce sera notre rôle, à ton père et moi, de t’apprendre à gérer ces émotions qui, je l’espère, ne t’épargneront pas.

Le jour de notre rencontre s’approche à grand pas. Je l’appréhende autant que je l’attends avec impatience. J’ai envie de te voir, de te sentir, de te « partager » avec ton père. J’ai peur de ne plus être la seule chose dont tu aies besoin, de ne plus être le centre de ton petit monde. Ce pouvoir est si envoûtant et si stressant en même temps.

Et puis, j’ai peur du passage, de la transition entre ta vie dans mon ventre et ta vie sur terre. J’ai peur de la douleur. J’ai peur de mal faire. J’ai peur que mon corps ne soit pas à la hauteur. J’ai peur de te faire mal. J’ai peur que tu souffres lors de ton passage. J’ai peur de ne pas gérer la douleur. J’ai peur.

Mais, j’ai confiance aussi. Parce que depuis le début de notre rencontre, nous avons formé une équipe d’enfer, toi et moi. Tout se passe à merveille. Presque pas de couacs. Et les petits couacs que nous avons rencontrés, nous les avons gérés comme des warriors. Pourquoi notre accouchement en irait-il autrement ?

Par contre, j’ai comme un pressentiment. Entre le 3 et le 13 avril, la gynéco, la kiné et ta grand-mère seront en vacances (en même temps, pui, oui. Même si elles ne se connaissent pas et qu’elles ne partent pas au même endroit). Ta naissance est certes prévue pour le 21. Mais, mon petit doigt me dit que tu choisiras pile la semaine où elles seront absente pour pointe le bout de ton nez… Et si tu me contredisais, Petit pois ? 😉

Quoi qu’il en soit, ton père et moi nous préparons, comme nous pouvons, à ce grand bouleversement annoncé très prochainement.

Nous avons dressé ta liste de naissance sur un blog. Nous avons acheté les meubles de ta chambre. Nous avons retrouvé les vêtements de naissance de ton père et ta tante. Nous avons acheté des livres pour se préparer à t’accueillir et à te comprendre.

J’ai même commencé ma valise de maternité. Mais, Milichat a passé une nuit dedans, et je dois tout relaver, rapport à ses longs poils qui se sont incrustés dans tous tes vêtements propres. (Et puis, c’est pas comme si ton père et moi avions l’habitude de tout faire en dernière minute… Hum!).

Niveau choix de ton prénom, on avance bien aussi. A priori, tu devrais en posséder un assez rapidement après ta naissance, promis juré !

En attendant, continue à prendre soin de toi, Petit pois. Et puis, à bouger aussi. Parce que ça me rassure de te sentir bien vivant. (Même si j’apprécierais que tu vises autre chose que mon estomac la journée et ma vessie la nuit, histoire que je puisse manger et dormir normalement).

Des bisous, mon enfant !

Ma peur des piqûres

Lundi dernier, je publiais ce billet.

J’y relatais, entre autres, mes peurs.

En l’écrivant, j’ai pris conscience de toutes ces peurs qui m’envahissaient mais qui n’avaient, heureusement, plus de fondement. Et tout d’un coup, j’ai compris.

J’ai compris que toutes ces peurs, qui étaient si justifiées, n’avaient plus de raison d’être. Leur source avait disparu de ma vie. Et qu’elles s’étaient toutes focalisées sur un objet insignifiant qui faisait figure de symbole : l’aiguille.

Rationnellement, je sais depuis longtemps qu’une aiguille, ce n’est rien. Que cette peur est irraisonnée autant qu’irrationnelle. Et surtout, disproportionnée. Certes, une piqûre, ce n’est jamais agréable. Mais, de là à avoir l’impression d’être tuée, il y a de la marge.

Alors, j’ai parlé à celle qui, au creux de moi, a encore peur de cet homme qui lui/m’a fait tant de mal.

Et je lui ai dit qu’elle ne risquait plus rien.

J’ai visualisé une aiguille et j’ai visualisé son visage. Son visage à lui. Je me suis rendue compte que ces deux image éveillaient la même terreur. Et j’ai fait l’exercice de dissocier ces deux images durant près d’une heure.

Jeudi matin, je faisais ma première prise de sang depuis cette prise de conscience.

Est-ce que ça allait marcher ? Est-ce que j’allais avoir moins peur ? Est-ce que la piqûre allait mieux se passer ?

Jeudi matin, je me suis allongée, j’ai donné ma main, et j’ai fait, consciencieusement mes exercices de yoga pour tenter tant bien que mal de tenir la peur la plus éloignée possible.

Comme toujours, quand l’aiguille a traversé ma peau, ces exercices ont été impuissants à l’empêcher de m’envahir. Mais, une colère sourde est montée en moi, en même temps. Et j’ai revu son visage. Et, dans ma tête, je lui ai parlé.

« Cette fois-ci, tu ne gagneras pas. Je suis plus forte que tout ce que tu as pu m’infliger. Tu ne gagneras pas. Je ferai ma prise de sang et je n’aurai pas peur. Je n’aurai plus peur. Plus jamais peur de toi.  »

Des vestiges de peur ont certes secoué mon corps de tremblement (mon ventre et mes cuisses), mais je n’ai pas pleuré. Je n’ai pas été secouée de sanglots de terreur.

Jeudi, c’est moi qui ai gagné. Jeudi, j’ai eu peur de la bonne personne et pas du mauvais objet. Jeudi, on a su prendre du sang dans le creux de mon bras, ce qu’on était plus arrivé à faire depuis mes 18 ans (j’en ai 28, quand même).

Ma phobie n’est pas encore guérie. Elle avait pris trop de place pour partir en un coup. Mais, je sens que je suis sur la voie de la guérison.

Pour la première fois depuis bien longtemps, je peux me permettre de rêver donner un jour mon sang.

Journal de grossesse #7 : survivre à l’accouchement ?

Cher petit pois,

Je sais de source sûre que l’accouchement est une étape naturelle et nécessaire à ta venue au monde.

Mais, je ne peux m’empêcher de m’interroger sur sa pertinence.

Nan, parce que, je veux dire, c’est quoi le délire ?

Pourquoi devrais-tu passer à travers mes cuisses en traversant mon ventre et mon vagin pour respirer ton premier bol d’air ?

Je n’en perçois pas tout à fait l’intérêt, je dois t’avouer.

Je te prie donc de trouver une autre issue à ce beau partage.

Tu as encore 7 mois et des brouettes pour réfléchir à la question.

En te remerciant.

Ta mère chérie (et apeurée)

Journal de grossesse # 4 – Ou comment survivre à une prise de sang quand on est phobique

Cher petit pois,

Vendredi, tu l’as senti, j’étais toute chose.

C’est qu’une aiguille a transpercé ma main (par deux fois, en plus) pour prélever un peu de mon sang afin de procéder à quelques analyses pour s’assurer que tout roule.

Bien sûr, cette prise de sang n’était pas obligatoire. Mais, vois-tu, petit pois, je voulais vraiment être certaine que tu puisses grandir dans mon corps en toute quiétude, sans carence ni excès. Déjà que ton cocon est quelque peu adipeux, rapport à mes kilos en trop, je ne voulais pas que tu risques quoi que ce soit dans ton nouveau chez-toi.

Mais, petit pois, je souffre d’une maladie étrange. J’ai une phobie des prises de sang. En réalité, j’ai une phobie des actes médicaux en général. Mais, plus particulièrement des actes médicaux invasifs (piqûres, prises de sang, stérilet, tout ça).

Jusqu’à présent, le pire acte médical reste la prise de sang : une aiguille enfoncée en moi (rien qu’à l’écrire, j’en frissonne déjà, petit pois) et qui reste longtemps. C’est-à-dire le temps de prendre le sang nécessaire.

Évidemment, les médecins ou infirmières qui me rencontrent pour la première fois me disent : « mais, ne vous inquiétez pas, j’ai l’habitude des patients qui ont un peu peur ». J’insiste alors sur le fait que, moi, ce n’est pas « un peu peur » que j’ai… Mais, souvent, ils me rient (presque) au nez. Jusqu’au moment fatidique.

Celui où l’aiguille s’approche de mon corps, qu’il se met à trembler de toute part, que des larmes coulent sans fin le long de mes joues et que mes veines commencent à s’amuser à jouer à cache-cache avec l’aiguille (leur autre jeu favori consiste à éclater lorsque l’aiguille trouve leur planque).

Pourtant, ils voient bien que je me concentre pour maintenir ma main en place. Sans bouger. Le reste de mon corps tremble. J’ai renoncé depuis longtemps à essayer de le maîtriser. Ce qui compte, c’est que ma main ne tremble pas pour que le praticien puisse pratiquer.

Là, généralement, ils comprennent pourquoi j’ai refusé catégoriquement que l’on me pique dans le bras (mes veines ont beaucoup plus de latitude pour jouer à leurs deux jeux favoris). Et ils comprennent aussi que non, non, ce n’est pas une petite peur.

Les gros sanglots qui sortent de ma gorge, en même temps que mes plates excuses parce que je SAIS que ce n’est tellement rien de grave, achèvent de les convaincre que je ne suis peut-être pas une patiente comme les autres.

Mais, il faut d’abord passer par cette étape avant que ma phobie soit prise au sérieux, petit pois.

Alors, tu imagines que cette prise de sang me faisait un tantinet peur à l’avance.

J’ai téléphoné à deux centres de prises de sang en expliquant que j’avais une phobie. Chacun a minimisé ma peur, on m’a dit que je n’aurais qu’à « déstresser dans la salle d’attente », et puis, hop, on piquerait. Moi, je sais que cela ne se passe pas comme ça.

Alors, j’ai pris rendez-vous chez celle qui va devenir mon médecin traitant, petit pois.

Elle m’a accueillie avec un sourire et une voix apaisante.

Elle m’a assurée que ma peur ne pouvait pas être pire que celle de mon amie (ta marraine, en fait, petit pois, celle qui m’avait transmise ses coordonnées). J’ai souri. Je n’ai rien dit.

J’ai prévenu que ma phobie était intense et qu’il faudrait piquer dans ma main. Elle m’a répondu « si ça vous rassure ».

J’ai pensé très fort que ce n’était pas pour me rassurer mais parce que sinon, mes veines sont inaccessibles. Mais, je n’ai rien dit. Les médecins ne me croient pas. Je n’avais pas envie de la convaincre. Elle verrait par elle-même.

Elle m’a demandé si je savais pourquoi cette phobie s’était développée. Je lui ai expliqué en quelques mots que j’avais été agressée durant mon enfance. Que ces agressions avaient été en partie d’ordre sexuel. Je n’ai rien dit de plus. Et je ne t’en raconterai rien de plus, d’ailleurs, tant que tu ne seras pas en âge de comprendre et que tu en exprimeras l’envie (et seulement si ce jour arrive).

Elle m’a rassurée de sa voix douce : ne vous en faites pas ! Cela va se passer comme sur des roulettes !

Je me suis allongée sur la table. Je lui ai demandé de relever le dossier. Parce que quand j’ai peur, je replie mes jambes sur mon ventre. Elle a eu l’air surprise. Mais, elle a obtempéré.

Elle a regardé ma main. « Ah, c’est bien, on voit bien la veine! ». J’ai souri. Tant que la procédure ne se met pas en route et que je ne pense pas à l’aiguille, on voit bien ma veine, en effet… Elle m’a donc dit : « Avec une veine comme la vôtre, ça va prendre deux minutes! ». J’ai souri à nouveau.

Elle a placé son garrot et a approché son chariot. Celui avec la fameuse aiguille. Je n’ai pas regardé et j’ai pensé fort à autre chose. Mais, elle a déballé l’aiguille de son étui en plastique. Et là, mon angoisse, refoulée depuis la prescription de la prise de sang, est remontée dans ma gorge au triple galop. Cette angoisse semblait même multipliée par deux. Là, donc, ma veine a commencé à se planquer : « C’est bizarre, moi qui voyais si bien votre veine, je ne la sens même plus ».

Là, je lui ai avoué mon secret : « lorsque je commence à avoir peur, mes veines se cachent ».

Elle a eu l’air perplexe. Je n’avais l’air d’avoir si peur que ça, en plus. Puis, elle a regardé mon visage, inondé de larmes. Elle n’a rien dit mais m’a serré la main. « Allez, courage ! Je ne piquerai pas tant que je ne suis pas sûre de moi ».

Puis : « Que ressentez-vous lorsqu’on vous pique ? »

Je lui ai expliqué que je ressens la mort. J’ai l’impression que ma vie est en jeu et que je dois me sauver sinon je vais mourir. Je sais que ce n’est pas vrai. Rationnellement. Mais, ce que je ressens est bien loin du rationnel. Alors, dans ma tête et dans mon cœur, ces deux certitudes se battent : « je vais mourir » « mais, non, ce n’est rien de grave ».

A force de jouer avec le garrot, petit pois, ma veine s’est montrée imprudente. La doctoresse a piqué. Et elle a vu simultanément ma détresse, mon angoisse, mes larmes, ma veine exploser, ma maîtrise de moi qui m’a permis de ne pas bouger ma main d’un iota alors que tout le reste de mon corps était pris de tremblement et elle a entendu mes excuses.

« Je suis tellement désolée, je sais que ce n’est rien. Je m’excuse. Pardon ».

« Madame, ne vous excusez pas. J’imagine ce que vous avez du vivre pour être dans un état pareil. C’est le monstre qui vous a fait ça qui devrait s’excuser, pas vous ».

Je dois t’avouer, petit pois, que là, je me suis sentie toute paf. Je n’avais jamais envisagé les choses ainsi.  Et une partie des larmes qui ont alors coulé résultait de ce soulagement que, tout ça, ce n’est peut-être pas de ma faute…

Elle a retiré l’aiguille devenue inutile dans ma veine qui avait dit zut.

Il fallait tout recommencer. Dans l’autre main.

Elle m’a dit que si dans cette main, cela ne marchait pas, on reporterait la prise de sang à la semaine prochaine. Parce qu’elle ne voulait pas m’infliger cette douleur trop longtemps. Et moi, j’ai pensé à toi : une semaine de plus sans savoir s’il y avait des carences à combler, je me suis dit que ce serait trop.

Je te sentais, là, au creux de moi, et je m’en voulais de te faire sentir autant de stress, autant de souffrance. Je voulais tellement que tu te sentes bien.

J’ai prié pour toi, je crois.

Puis, j’ai recentré ma concentration sur ma respiration.

De son côté, elle a cherché longtemps une « bonne veine » et un angle qui limiterait les dégâts au maximum. Elle a piqué. Et mon angoisse est remontée. Elle a alors posé une main sur mon ventre et m’a exhortée à l’écouter.

« Respirez comme au yoga. Inspirez en un temps et expirez en 5 temps. Allez, avec moi. On inspire et un, deux, trois, quatre et cinq. Et on inspire… »

Tout le temps du prélèvement, je me suis accrochée à sa voix comme à une bouée. Et elle a su prélever ce qu’il fallait. En réajustant l’aiguille au fur et à mesure que ma veine cherchait à se barrer.

Après cette expérience, elle m’a avouée qu’en effet, c’était pire que ta marraine. Qu’en réalité, c’était même pire qu’aucun des patients qu’elle avait eu en vingt ans de carrière. Et que si je lui avais raconté l’histoire de mes veines qui se barrent, elle ne l’aurait pas cru non plus car elle n’avait jamais vu ça auparavant.

Elle m’a dit qu’elle imaginait bien que les médecins ne me croyaient sans doute jamais. Mais, qu’il faudrait que j’insiste si j’allais chez quelqu’un d’autre.

Elle m’a dit aussi qu’elle chercherait, pour moi, un hypnothérapeute pour m’aider à gérer tout ça. Pour que j’en souffre moins. Et j’ai pensé : pour que tu en souffres moins.

Si je te raconte ça, petit pois, c’est pour que tu te rassures : vendredi, il n’y avait rien de grave, si ce n’est cette petite prise de sang de rien du tout.

Continue à faire ta place au creux de moi, petit pois. Je te promets de faire en sorte que tu t’y sentes bien…

L’avenir ne peut qu’être meilleur ?

Petite, je me disais souvent ça. Je croyais fermement en l’avenir. J’y dépensais toute mon énergie, au détriment du présent qui n’était pas très glorieux.
Aujourd’hui, je découvre le maintenant, le « au-jour-le-jour » et je commence à apprécier.

Les efforts que j’ai consentis durant toutes ces années ont menés leurs fruits : j’ai un bon diplôme, dans une matière que j’aime, un job, un mari, un chat et un chien, un appartement. Le cliché ambulant, à l’exception de la maison avec jardinet, quoi.

Aujourd’hui, j’ai donc tout à perdre.

Avant, je ne réfléchissais pas mille ans. Une situation ne me convenait pas ? Je fonçais tête baissée pour la renverser à ma convenance. Et souvent, avec succès.

Aujourd’hui, je me tâte, je mesure le pour et le contre. J’hésite.

Il y a les factures, à la fin du mois. Il y a mari-chéri. Il y a la famille que nous sommes en train de construire. Je ne peux plus me permettre de n’en faire qu’à ma tête, de prendre des risques inconsidérés.

Pourtant, une petite voix au fond de moi me dit que je suis trop jeune pour m’encroûter déjà. Une petite voix m’affirme que lorsqu’on a des projets et qu’on s’y donne à fond, il ne peuvent pas échouer. Jamais. Au pire, ils ne se développent pas comme on l’espérait (mais avec du recul, on découvre que l’orientation qui a été prise nous a été bénéfique). Une petite voix au fond de moi me rappelle que j’ai toujours eu une étoile, un ange-gardien qui prenait soin de moi et me guidait vers les bons plans.

J’ai toujours eu une sorte d’instinct. Il y a eu des fois où je savais que je ne devais pas m’inquiéter. Comme quand j’ai signé mon contrat de bail, à la fin de mes études, sans avoir, encore, le contrat de travail qui allait avec. Je savais que je devais sauter sur l’occasion. On verrait la suite plus tard. Ou la fois où j’ai failli m’engager dans la construction d’un appartement. Je ne le sentais pas. Au fond de moi, il y avait cette certitude que quelque chose clochait, alors même que les pros (même une qui était totalement étrangère au projet) me certifiaient que c’était un placement sûr.

Cet instinct ne sévit pas à la demande. Il apparaît, comme ça, sans crier gare. Et soudain, je sais que c’est le bon choix. Car il ne m’a encore jamais trompée. Jamais.

Mari-chéri a fait l’objet de ce fameux instinct. Dès que je l’ai vu, j’ai su. Il y avait là une personne qui serait importante pour moi et avec qui je devais garder le contact. Est-ce à dire que je savais déjà que je l’épouserais ? Bien sûr que non. Simplement qu’il était important pour moi.

 

Mais, depuis quelques mois, cet instinct se fait plus discret. Est-ce moi qui ne l’écoute plus ? Est-ce que je m’éloigne à ce point de moi-même qu’il ne prend même plus la peine de se manifester ? Je crois que quand j’aurai trouvé ma voie, il sera là, à nouveau, pour me guider sur mon chemin. Mais, pour cela, je dois prendre des risques. Oser le changement.

Après tout, demain ne peut qu’être meilleur, non ?