Non, je ne te comprendrai jamais

Maman,

Me voilà à quelques semaines de devenir maman moi-même. En quelque sorte, je me sens même déjà maman.

Maman de tes enfants, mes frères et soeurs que j’ai été amenée à élever à ta place.

Mais aussi maman de mon petit pois, pas encore né et pourtant déjà si présent.

Depuis trois ans, j’ai pris conscience de nos différences. J’ai pris conscience que tu n’étais pas une maman normale. Une maman telle que j’aurais été en droit d’exiger. Ou, à tout le moins, que j’aurais été en droit d’avoir.

Une colère sourde pointe dans mon coeur.

Une tristesse aussi.

Tous ces moments que je n’aurai jamais vécu avec toi. Cette complicité que je ne partagerai jamais non plus. Cet amour que je ne recevrai jamais. Cette attention dont je ne serai jamais l’objet.

Au début, je te trouvais mille excuses. Puis, il y a trois ans, la vérité a éclaté.

Tu étais hébergée chez ma belle-maman.

Elle t’hébergeait avec coeur, avec tous tes enfants. Elle aurait pu te proposer de rester longtemps. C’était d’ailleurs son intention première. Malgré le fait que nous nous serrions à 13 dans une maison qui accueille généralement 4 personnes.

Mais, tu restais assise toute la journée sur ta chaise. Tu ne faisais rien pour te sortir de ta situation. Et tu ne levais pas le petit doigt pour aider cette femme qui travaillait à temps plein et qui prenait quand même le temps de nourrir tes enfants.

Je me souviens du contraste entre vous.

Je me souviens d’une scène en particulier : elle, dans la cuisine, en train de préparer le souper pour 13, après une journée harassante de boulot et une bonne heure à faire le ménage. Et toi, dans le salon, en train de tricoter depuis le début de la journée. Elle t’a demandé de dresser la table. Seulement ça. Et tu as soufflé. Très fort. Et tu l’as fait, en montrant ostensiblement que c’était trop difficile pour toi. Peut-être souffres-tu. Mais, on te demandait seulement de mettre 13 assiettes, 13 fourchettes et 13 couteaux sur la table. Pendant qu’une femme, encore parfaite étrangère pour toi une semaine avant, cuisinait pour tes enfants.

Tu aurais pu lui dire « je suis désolée, je souffre beaucoup. Mais, je vais faire un effort ». Elle t’aurait dit de rester là et l’aurait fait pour toi. Mais, ton comportement s’apparentait à un reproche à son égard. Comme si elle te demandait trop. Je l’ai senti comme ça, en tout cas. Et elle m’a avoué, plus tard, qu’elle aussi. Tu aurais pu lui proposer de rester assise et d’éplucher les patates. Mais, au lieu de ça, tu as ronchonné.

Durant la semaine où tu as été là, tu n’a pas levé le petit doigt. La seule chose que tu aies faite est de dresser cette table, le seul soir où elle a osé te le demander.

Ce soir-là, j’ai vu l’abîme qui te séparait du reste du monde. J’ai vu le monde de différence entre toi et une mère normale.

Depuis, tu n’as eu de cesse de me prouver maintes et maintes fois que tu n’étais pas une mère.

Comme la fois où il te manquait deux oreillers, dans le foyer où tu étais hébergée. Un pour toi et un pour ton fils. Tu as fait les magasins pour en acheter. Un. Pour toi. Ton fils n’avait qu’à plier un pull, non ? Tu me l’as dit, avec la candeur des enfants qui ne comprennent pas où il pourrait y avoir un problème.

Alors, j’ai retracé mon enfance.

Et les gestes que tu as eu à mon égard, durant toutes ces années.

Et le constat n’est pas glorieux.

Je n’ai jamais été ta fille. J’ai été ton amie, ta baby-sitter, ta nounou, ta maman. Mais, pas ta fille.

J’ai du me construire seule. Malgré toi, même.

J’ai du survivre aux actes de ton mari, sans toi. Sans ton aide. Sans ta compassion. Sans ton soutien.

Au contraire.

Je me souviens d’une scène où je regardais ton homme avec terreur. Tu as éclaté de rire. Et tu m’as dit « ahah, c’est drôle ! Quand tu le regardes, on dirait que tu es terrorisée! ».

J’ai beau tourner ces propos dans tous les sens, je n’en perçois pas l’aspect comique.

J’ai parfois peur de te ressembler, mais quand je me souviens de telles scènes, je sais que je ne serai jamais comme toi. Je n’ai jamais pu rire de la souffrance d’autrui, de leur peur. Je ne le pourrai jamais. Je ne laisserai jamais quiconque avoir moins que moi sous mon propre toit. Encore moins mon enfant, j’imagine.

Je me souviens d’une autre scène où j’avais faim. Toi aussi. Il n’y avait plus rien à manger à la maison, si ce n’est une boîte de Rice Crispies. Tes céréales préférées. Je me souviens que tu t’en es servi un saladier. Il restait l’équivalent d’un demi-bol. Et j’ai eu le privilège de pouvoir le manger. Ç’avait été mon seul repas de la journée.

Avec du recul, trouves-tu cela normal ?

Moi, pas. Je n’arrive pas à comprendre.

Je crois que je n’en ai pas envie.

Je crois que je renonce, jour après jour, à te comprendre, parce que je renonce à te pardonner. Tu ne le mérites pas. Je renonce aussi à l’espoir d’avoir un jour une mère.

Je m’accroche, par contre, à l’espoir de créer ma propre famille, avec mon mari et mon bébé. Une famille où règnent le respect et l’amour. Une famille telle que tu ne m’en as pas offerte. Des valeurs telles que tu ne me les a jamais apprises.

Après tout, contrairement à toi, j’ai un diplôme, un travail et un logement dont je suis propriétaire. Contrairement à toi, je suis mariée avec un homme fantastique, qui m’aime et me respecte. Contrairement à toi, j’ai des amis sur qui je peux compter. Alors, tout espoir m’est permis, ne crois-tu pas ?

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12 commentaires sur “Non, je ne te comprendrai jamais

  1. Bonsoir,
    je pense que je suis un peu plus âgée que toi, j’ai 41 ans, et ce que tu écris, j’aurais pu l’écrire … avant. Tu es triste, tu aurais aimé avoir une autre mère. Pour supporter et ne plus être ni amère, ni triste, ni en colère et sortir de la rancoeur, de la déception, tu dois faire le chemin de prendre la distance, de ne plus rien attendre d’elle, de la voir comme quelqu’un qui ne PEUT pas faire plus. Ce n’est pas qu’elle ne veut pas, mais elle ne peut pas. Ce n’est pas de sa faute, ni de la tienne. Elle souffre évidemment de déséquilibre psychologique et c’est une malade que tu dois voir, une maladie, même. La personne derrière est inacessible. Lôla Peste parlait du sens du pardon, c’est exactement ça. Longtemps, je ne comprenais même pas ce que ça voulait dire, mais c’est ça : accepter et ne plus en vouloir à l’autre. C’est long.

    Sois une mère pour toi-même, sois douce avec toi, apporte toi ce dont tu as besoin. Etre mère, c’est difficile, surtout quand on n’a pas un bon modèle, des choses difficiles peuvent remonter bien malgré nous. Je ne dis pas ça pour te faire peur, comme une mauvaise fée au-dessus du berceau, mais si jamais ça t’arrivait, garde au fond de ta tête que cela ne t’appartient pas, ce n’est pas toi mais des choses qui se transmettent car elles ne sont pas réglées. Alors ne perds pas de temps, ne t’en veux pas, et va parler à qui tu voudras, mais ne laisse pas SON problème devenir le tien dans ta nouvelle vie.

    Prends donc bien soin de toi.

    C’est la première fois que je viens sur ton blog, et je ne commente quasiment jamais rien, mais là, ça a vraiment résonné.

    Je te souhaite tout le meilleur.

    Bénédicte

    1. Je crois que je n’arrive pas à admettre qu’elle ne pouvait pas faire plus… Elle ne l’a surtout pas voulu.

      Qu’importe, cela ne change rien à l’histoire.

      Je crois que je dois travailler sur le pardon, dans le sens où tu le décris. De là à la comprendre, il y a un pas que je ne me sens pas capable de faire.

      Avec mon chéri, on a décidé de parler plus souvent de la façon dont on envisage d’éduquer notre enfant, pour ne plus répéter l’histoire mais réinventer la nôtre… Et je me sens bien avec cette idée.

      Merci de ton commentaire, en tout cas, et n’hésite pas à le faire encore ! 🙂

  2. Je ne porte aucun jugement, je m’en garderai bien. Ce que je lis dans cette lettre, c’est cette rancoeur qui semble encore te hanter. Ne la laisse pas te gâcher ta propre maternité, je me doute que mon propos n’est pas simple, mais il faut que tu vives désormais selon toi, selon tes propres croyances. J’ai appris le sens du pardon, même si c’est loin d’être facile. C’est libérateur.

    1. Comme tu trouves toujours les mots qui touchent, Lôla ! Oui, je ressens de la rancoeur et j’en souffre.
      Je croyais, il y a quelques mois encore, que j’étais arrivée à passer au-dessus de ça, que je lui pardonnais, que je pourrais construire ma vie malgré tout… Et puis, Petit pois a bouleversé tout ça, et le fossé entre elle et moi s’est creusé.
      J’ai encore du travail à faire pour trouver la sérénité dont j’ai besoin et dont Petit pois a besoin…

      Merci de ton commentaire qui m’a aidée à avancer ! 🙂

  3. Notre passé ne nous appartient pas mais l’avenir lui est entre nosmains. Au dela de l’espoir c’est surtout ta volonté qui te guidera. Moi je n’ai pas eu une Maman comme toi, je n’ai rien à lui reprocher et j’ai compris bien des réactions avec ma grossesse et en devenant maman. Ta mére ne se sentait peut être pas mère et je te ressent tellement différente d’elle qu’a mon avis tu ne la comprendra jamais et c’est tant mieux. Ton bébé aura lui la chance d’avoir une maman, une famille, un toit et surtout surtout de l’amour c’est ça le plus important pour un enfant.

    Tu est à mon avis déjà une mère différente de la tienne. ;D

    1. C’est vrai, je ne la comprends pas et je crois que je ne la comprendrai jamais. Surtout maintenant que je devient mère. Mais qu’importe.
      Petit pois aura, comme tu le dis, une famille et beaucoup d’amour et c’est là l’essentiel, je crois ! 🙂

  4. Je ne te connais qu’à travers ton blog mais ne t’inquiète pas j’en pourrais mettre la main au feu, tu ne seras jamais comme elle ! La monstruosité n’est pas héréditaire et tu seras une maman d’enfer !! Attend regarde comment on a sauvé le monde hier toutes les deux 😉

    Dans tous les cas j’espère qu’avec le temps tu sauras faire une croix totale sur ce passé et construire sereinement ta nouvelle vie de famille entre ton mari et futur petit pois !!

    1. Merci Ragnagna ! 🙂
      Je ne sais pas si j’arriverai un jour à tirer un trait sur tout ça, et ça me fait peur.
      Mais, je crois qu’il me faut apprendre à vivre avec, sans en souffrir… Pour permettre à Petit pois à grandir sereinement ! 🙂

  5. Cette lettre ouverte à ta maman est poignante et bouleversante. Je te souhaite plein de belles choses encore et une vie d’amour avec ton petit pois et son papa ! Bisous et joyeuses fêtes

  6. Quel bel article… En effet, tu ne seras jamais comme elle, tu mérites les bonnes choses que tu as, et malheureusement on ne choisit pas sa famille… Tu as crée la tienne, ils t’aiment, tu les aimes et heureusement qu’ils sont là. Courage ! 🙂

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