Au creux de moi

Au creux de moi pousse un petit pois.

Mais, au creux de mon autre moi, au creux de ma tête, de mon coeur, de mes sentiments, il y a autre chose.

Il y a une petite fille qui se sent seule. Nulle. Méchante. Vilaine.

Une petite fille qui aimerait tellement savoir que faire pour être normale.

Une petite fille qui souffre.

Une petite fille qui a peur.

Peur de rentrer chez elle.  Peur de recevoir des coups.  Peur d’être touchée par cet homme qu’elle hait. Peur de décevoir sa maman. Peur de ne pas être à la hauteur pour s’occuper de ces enfants que sont ses frères et soeurs. Peur de dormir dans cette chambre dont les murs sont infestés de cafards la nuit. Peur de ne pas avoir le temps de faire ses devoirs et que les profs découvrent le lendemain de quoi est fait son quotidien.

Parce qu’elle a honte.

Honte de vivre dans une famille différente. Honte d’être mauvaise au point de mériter des coups. Honte d’être touchée, le soir, dans son lit. Honte de porter des vêtements d’un autre âge. Honte de ne pas pouvoir se laver tous les jours. Honte d’être grosse. Honte d’être pauvre. Honte d’être différente.

Bien sûr, j’ai grandi. Bien sûr, j’ai changé.

Maintenant, je sais que je n’ai plus de raisons d’avoir peur de lui. Et que je n’ai pas de raison d’avoir honte. Tout ça n’était pas de ma faute.  Je n’étais qu’une enfant. Oui, c’est vrai, je le sais.

Pourtant, au fond, rien n’a changé. Cette petite fille, en moi, est toujours terrorisée. Et honteuse.

J’ai surmonté toute cette souffrance. J’ai surmonté toutes ces épreuves. J’ai obtenu mon diplôme de droit. J’ai un travail. Un mari génial qui me rend heureuse et qui m’aime. Un appartement dont je suis propriétaire, même si la chambre de bébé n’est pas encore au top. Un petit pois qui grandit dans mon ventre.

Mais, je reste là, submergée par tous ces sentiments contradictoires de honte, de peur et de fierté d’avoir réussi à traverser tout ça.

Mes amis m’aiment, me soutiennent, m’écoutent.

Ils ont aussi leurs boulets et tentent, tant bien que mal de soigner leurs blessures. Comme tout le monde, au fond. Et pourtant, je ne peux m’empêcher de me dire qu’ils ne me comprennent pas. Qu’ils n’ont pas vécu « ça ».  Que, malgré tout leur amour et leur empathie, jamais je ne pourrai expliquer ce qui se joue au fond de moi. Je ne pourrai jamais partager ce fardeau. Il sera mien, pour toujours. Quoi que je fasse et quoi que l’avenir me réserve.

J’ai l’impression, à tort je crois, d’avoir vécu « pire » qu’eux. Pire que beaucoup de gens autour de moi. A tort, disais-je, parce qu’au fond, on n’a pas tous la même tolérance aux épreuves et donc, ces épreuves ne sont pas comparables. Et pourtant, je ressens profondément ce sentiment d’injustice d’avoir eu une enfance « pire ». Malgré ça, je me dis que si j’ai survécu, c’est que ce n’était pas si difficile (ben, oui, je suis nulle, donc, si j’ai réussi, c’est que c’était facile. CQFD.)… Que de contradictions, n’est-ce pas !

Alors, je pense à ce petit pois qui grandit au creux de moi et qui doit, déjà, se débattre avec cette purée de sentiments qui m’étreignent. Et je me dis que j’ai le devoir de lui offrir une vie différente de la mienne.

Mais…

Et si je n’y arrivais pas ? Et si je reproduisais mon passé ? Même de manière détournée, en toute bonne conscience ?

Et si je ne l’aimais pas ? Et si je n’étais pas à la hauteur ?

Et s’IL avait raison et que je n’étais qu’une moins que rien ? Et si je devenais une aussi mauvaise mère que la mienne l’a été ?

 

Mes larmes coulent. Et je ne sais pas comment les arrêter. Je ne sais pas de quoi l’avenir sera fait. Je ne sais pas si j’aurai la force de vraiment tourner la page et avancer… Parce qu’au fond, je n’ai jamais tourné la page, puisque cette souffrance est toujours là, présente au creux de moi. Et l’angoisse que tout ne soit qu’un éternel recommencement fait partie de mon quotidien depuis que petit pois est entré dans ma vie…

 

 

***

Ces mots me sont venus en lisant le texte de La Mite Orange. Je me suis tellement reconnue dans son billet (si ce n’est que j’ai la « chance » de n’avoir pas été violée mais « juste » touchée sexuellement). Et je crois que ses mots m’ont permis de mettre le doigt sur ces angoisses dont je n’arrive pas à me défaire depuis plusieurs semaines.

Mon billet n’appelle pas nécessairement de commentaires. J’avais besoin de faire le point. Et de marquer ces mots quelque part, pour pouvoir les relire, le moment venu, un jour, plus tard.

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11 réflexions sur “Au creux de moi

  1. ce que je retiens de ce message un mari genial qui m’aime, une famille , c ‘est sur ce socle qu ‘il faut te reposer et faire abstraction du passé, je sais ce n’est pas toujours facile mais on y arrive…. ce texte m’a beaucoup émue et je vais suivre ce blog. Je suis disponible par mail privé si tu veux. à bientôt

  2. Ce que je retiens de ton message un mari merveilleux une famille , c ‘est sur ce socle que tu dois compter maintenant et faire un grand tri sur le reste. J’ai été tres émue en te lisant , je vais suivre ce blog , si tu veux me contacter en privé je suis disponible à bientôt

  3. Pingback: Ma peur des piqûres | Ronde au féminin

  4. Comme la personne au dessus, je suis convaincue qu’en ayant conscience de la gravité de ce qu’on a vécu, on ne peut pas le laisser se reproduire. Tu n’es pas dans le déni, tu sais que tu as vécu un enfer (et oui, à bien des égards, cet enfer est bien pire que ce que vivent les enfants « normaux », évidemment!).

    Cette souffrance que tu décris, elle est mienne encore certains jours. Mais c’est devenu tellement rare que c’est anecdotique, et je sais comment l’apaiser.
    Je ne sais pas si tu consultes un spécialiste? Il n’est pas facile de trouver la bonne personne, mais j’ai un psy extra qui m’a permis de beaucoup avancer et d’apaiser cette petite fille que j’ai à l’intérieur et qui a tant souffert.
    J’ai écrit, énormément, à une époque, pour sortir tout ça.
    Et j’ai beaucoup écrit à cette petite fille, avec beaucoup de détails, je me suis imaginé la prendre dans mes bras et la consoler, lui permettre de pleurer, d’avoir mal, d’être malheureuse. Et je lui ai promis de ne plus la faire souffrir et plein d’autres choses.

    L’effet n’a pas été immédiat mais à force, ça m’a fait beaucoup de bien. 🙂

    La grossesse n’est pas un moment facile quand on a vécu tel que le nôtre… Mais ce sera beaucoup de bonheur! 🙂

    • Merci, LMO, de ton message !

      C’est vrai que je suis consciente de ce que j’ai vécu. Mais, mon gros stress, c’est de reproduire non pas le même comportement, mais un comportement différent qui aurait quand même les mêmes conséquences.

      Cela dit, je consulte une psy depuis déjà 10 ans (Oh my God! 10 ans !). Et on aborde régulièrement ce sujet.

      Parler, c’est ce qui m’a le plus aidée.

      J’ai déjà entendu parler de cette pratique de parler à son enfant intérieur. Je n’y suis encore jamais arrivée. Mais, je vais re-tester…

      Encore merci, en tout cas ! 🙂

  5. Quel texte… Je n’ai pas de mots pour te réconforter mais dis toi que déjà le fait que tu sois consciente de tout ça t’empechera de reproduire ce que tu as vécu. Courage, tu es bien entourée !

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